Comment parler parfum ?

Publié le : 07/08/2019 13:31:29
Catégories : Actualités Oriza

« Un bouquet poudré aldéhydé [auquel] s’ajoutent des notes hespéridées et une vanille volupteuse ».  Voici la description olfactive donnée par Chanel sur son site à propos de son mythique N°5. Combien d’entre vous l’aviez reconnu ? Parler parfum peut se révéler technique et il est parfois dur de s’y retrouver entre eau de parfum, extrait de parfum, eau légère, eau de toilette etc ou bien quand des adjectifs tels que « chypré », « baumé », ou « aromatique » sont évoqués. Je vous propose donc ici de faire une synthèse du vocabulaire utilisé par l’industrie du parfum.

Familles olfactives, notes et composants

La pyramide olfactive

Le moyen le plus simple pour décrire un parfum est de lister ce qui le compose, soit ses notes. Pour ce faire, la majorité des marques utilisent une pyramide olfactive. Celle-ci est composée de troix niveaux : les notes de tête, les notes de cœur, et les notes de fond. 

Les notes de tête correspondent aux odeurs que vous sentez dès que vous sprayez votre parfum. Ce sont également des notes très volatiles qui disparaissent en quelques minutes ou quelques dizaines de minutes. Il s’agit principalement de notes fraîches types agrumes ou aromates ou de notes vertes.

Les notes de cœur sont les notes qui se dévoilent dans un second temps et évoluent sur quelques heures. Ce sont avant tout des notes florales, des notes fruitées et des notes épicées.

Enfin les notes de fond sont les notes qui apparaissent en dernier lieu et qui assurent au parfum sa tenue et son sillage. Ces notes tiennent parfois plusieurs jours. Les notes de fond peuvent être très odorantes telles que les notes boisées ou les notes baumées (notes douces et tenaces dont font partie la vanille, le benjoin ou encore la myrrhe) ou bien plus subtiles et dans ce cas elles sont des fixateurs du parfum (c’est le cas des muscs blancs).

Exemple de pyramide olfactive : Œillet Louis XV

Famille olfactive Oeillet Louis XVOeillet Louis XV

Les familles olfactives

Les parfums, bien que tous uniques, peuvent être pour la plupart classés en familles olfactives. En effet, on retrouve souvent des structures communes entre les parfums avec une utilisation similaire de certaines notes en tête, en cœur ou en fond.

La liste des familles olfactives n’a jamais été formellement établie et chaque maison de parfums a les siennes en propre, mais le milieu s’accorde sur les plus grandes familles que voici.

1 - La famille des Hespéridés

AgrumesCette famille comprend tous les parfums très frais qui utilisent en profusion les notes agrumes (citron, orange, bergamote, pamplemousse…) et les notes vertes. Les plus emblématiques représentants de cette famille sont les traditionnelles colognes.

Les hespéridés, faisant appel à des notes agrumes par conséquent volatiles, sont souvent complétés en fond par quelques notes boisées afin de leur garantir plus de tenue. Les parfums hespéridés peuvent être féminins et masculins.

Exemple : Cologne Extra-Vieille

2 - La famille des Fougère

Fougère

Contrairement au nom, les parfums dits Fougère ne font pas référence à celle que vous trouvez en forêt mais à un parfum en particulier, Fougère Royale d’Houbigant, créé en 1882 (et qui était le parfum préféré de Guy de Maupassant). Ce parfum comprenait notamment en tête de la bergamote, de la sauge et de la lavande, en cœur de la rose, du géranium, et du foin, et en fond de la fève tonka, de la vanille et de la mousse de chêne. Aujourd’hui les parfums fougère se disent des parfums construits autour de la note lavande, avec un départ agrume et/ou aromatique, quelques notes florales et un sillage mousse de chêne et muscs. Les parfums fougère sont des parfums où l’on retrouve en grande concentration la molécule de coumarine, présente dans de nombreuses plantes telles que la lavande, le foin, l’angélique, la vanille, la fève tonka ou encore la cannelle. Les parfums fougère sont essentiellement masculins.

Exemple : Foin Fraîchement Coupé

3 - La famille des Floraux

Fleurs

La famille phare en parfumerie, les Floraux forment la famille la plus hétéroclite, allant des parfums légers et délicats à base de fleur d’oranger, de pivoine ou de violette aux parfums opulents et enivrants à base de tubéreuse, d’ylang ou de jasmin. Font partie de cette famille les soliflores (parfums construits autour d’une seule fleur) et les bouquets floraux (parfums alliant de multiples fleurs). Les floraux ont donné naissance à un grand nombre de parfums féminins.

Exemple : Jardins d’Armide

4 - La famille des Chyprés

Chyprés

La famille des Chyprés doit son nom au parfum Chypre de Coty lancé en 1917. L’idée de ce parfum lui serait venue lors d’un voyage à Chypre, d’où le nom. Ce parfum, bien que son accord bergamote/patchouli/ciste labdanum/mousse de chêne n’ait rien d’innovant, connut tant de succès qu’il donna son nom à tous les parfums de même structure qui lui succédèrent. Aujourd’hui un parfum chypré est un parfum qui a en tête des notes hespéridées types bergamote, en cœur des notes florales (principalement rose ou géranium) ou fruitées, et en fond une overdose de mousse de chêne et de patchouli. Les chyprés sont aussi bien féminins que masculins.

Exemple : Chypre-Mousse

5 - La famille des Boisés

Bois

Bien que l’on retrouve des bois dans nombre de parfums, les parfums boisés ont la particularité d’avoir des notes de tête et de cœur assez légères et volatiles (hespéridées ou aromatiques) qui laissent vite place à des effluves puissantes et boisées. Les bois d’arbres fruitiers sont de plus en plus utilisés (bois de cerisier, bois de prunier, bois d’olivier…), mais les bois traditionnels en parfumerie sont le santal, le cèdre, le chêne, le bois gaïac ou encore le bois de oud. On classe également le vétiver dans les senteurs boisées. Famille masculine par excellence, on note cependant ces dernières années l’apparition de parfums boisés sur le marché féminin.

Exemple : Gentry Jockey Club

6 - La famille des Orientaux

Épices orientales

Les parfums orientaux, parfois appelés parfums ambrés, sont concomitants à l’apparition de la parfumerie dite moderne, au début du XXème siècle, et des premières molécules de synthèse. Le premier parfum du genre est Ambre Antique de Coty en 1905 et il faudra ensuite attendre 20 ans et le Shalimar de Jacques Guerlain en 1925 pour que la tendance soit définitivement lancée. Les parfums orientaux sont des parfums chauds, enveloppants, riches. Ils sont souvent synonymes de grande sensualité. Les orientaux utilisent en profusion les épices (cannelle, girofle, poivre…), les fleurs exotiques (ylang, jasmin…), les bois précieux (gaïac, oud, santal…), les résines (opoponax, myrrhe, benjoin…), le tabac, les muscs animaux et surtout la vanille. L’oriental est un indémodable tant sur le marché féminin que sur le marché masculin.

Exemple : Rêve d’Ossian

7 - Les autres familles et les facettes

Les six familles citées précedemment suffisent à décrire le marché du parfum. Cependant certains professionnels aiment apporter plus de nuances, et ainsi on entend parfois parler de la famille des aromatiques et de celle des cuirés. La famille des Aromatiques désigne les parfums qui ont un cœur composé de lavande et d’aromates tels que laurier, sauge, thym, romarin… avec un départ hespéridé et un fond épicé. Cette famille est parfois considérée comme une sous-famille de la famille des Fougère. La famille des Cuirés se réfère quant à elle aux parfums qui associent les essences de bouleau, styrax, cade et encens en fond pour un rendu cuiré fumé sec et puissant. Cette famille est assez peu plébiscitée, mais a permis à nombre de maisons de s’essayer à l’exercice de style du « Cuir de Russie », une structure évoquant le cuir des bottes des officiers russes. Enfin de nouvelles familles émergent ces dernières années, comme celle des Florientaux qui mêle un cœur floral à un fond oriental.

Exemple : Cuir de l’Aigle Russe

Comme vous avez pu le voir, les familles olfactives sont utiles pour classer les parfums selon des schémas de structure, mais pas suffisantes pour préciser les nuances du parfum. C’est pourquoi on fait appel aux facettes pour compléter les familles. Ainsi on parlera de floral fruité, de boisé aquatique, ou encore d’oriental épicé.

Les concentrations

La concentration en parfum détermine la dénomination du produit sur l’étiquette. Ainsi une concentration inférieure à 5% donne une eau de cologne; une concentration entre 5 et 10% donne une eau de toilette ; une concentration entre 10 et 15% donne une eau de parfum ; et au-delà de 15% on a un parfum. Ces fourchettes de concentrations sont globalement acceptées sur le marché ; cependant, certaines maisons présenteront une concentration à 9% comme une eau de parfum et d’autres une concentration à 12% comme une eau de toilette. Il n’y a pas de généralité. Tous les termes tels que « extrait », « absolu », « eau de parfum intense » font souvent référence à des concentrations supérieures à 15%. 

Si vous souhaitez vérifier par vous-mêmes, vous pouvez regarder sur l’étiquette où est inscrit le pourcentage d’alcool. S’il n’y a pas d’eau dans le parfum, vous pouvez, par déduction, connaître le pourcentage de parfum. Ainsi par exemple une étiquette de type « 85% vol. Ingrédients : Alcool, Parfum, [liste des molécules allergènes telles que linalol, eugenol, coumarine, etc..] » signifie que vous avez une teneur de 15% en parfum, soit une eau de parfum.

Les composants synthétiques et naturels

Ces dernières années, on a vu apparaître le débat naturel vs synthétique. Cette opposition n’a pas lieu d’être et voici pourquoi.

Tout d’abord rappelons que toute matière naturelle est composée de molécules. Ainsi selon l’espèce, une rose peut contenir jusqu’à 700 molécules. Le fait que les molécules soient « naturelles », c’est-à-dire présentes dans la nature, n’est pas gage de bienfait pour les humains. On ne peut que mentionner les champignons mortels ou les baies toxiques.

Les progrès en chimie durant le XXème siècle ont permis d’identifier les molécules odorantes des matières naturelles. En effet, sur les centaines de molécules présentes dans la rose, toutes n’ont pas d’odeur. La chimie a par la suite réussi, et grâce à la synthèse, à créer, ou recréer, des molécules. On compte deux types de synthèse : l’isolat et la réaction chimique. Dans le cas de l’isolat, la synthèse permet, comme son nom l’indique, d’isoler certaines molécules à partir d’une matière naturelle. Cette technique est extrêment utile puisqu’ainsi on ne garde que les moélcules odorantes et on retire des molécules qui pourraient être dangereuses pour l’Homme. Par exemple, le méthyl eugénol est depuis peu considéré comme cancérigène, or il est présent dans nombre de plantes et d’épices comme le clou de girofle, la noix de muscade, l’anis, le basilic ou encore la rose. Evidemment sa concentration dans le produit final est limitée, mais la synthèse permet de le retirer et d’associer des essences qui en contiennent sans que la limite ne soit dépassée. La réaction chimique quant à elle permet d’obtenir une nouvelle molécule à partir d’autres molécules. Il faut alors faire la distinction entre une molécule synthétique (obtenue par synthèse mais présente dans la nature) et une molécule artificielle (obtenue par synthèse mais non présente dans la nature). Par exemple, les aldéhydes, très utilisés en parfumerie pour leur odeur métallique et linge propre, peuvent être obtenus de divers moyens mais sont pour certains présents dans la nature comme l’aldéhyde C10 présent dans les agrumes ou la coriandre. A contrario, une molécule telle que le veltol, qui confère une odeur sucrée et que l’on retrouve dans toutes les compositions dites gourmandes du marché féminin, est une molécule artificielle. N’oublions pas que toute molécule artificielle, avant d’être mise sur le marché, est évidemment soumise à toute une batterie de tests afin de s’assurer de sa sûreté.

Pourquoi utilise-t-on des molécules synthétiques me demanderez-vous ? Tout d’abord, comme évoqué précédemment, car certaines molécules naturelles peuvent être un danger. Ensuite car il y a trois fois plus de molécules synthétiques que de molécules naturelles disponibles pour le parfumeur donc ça permet une plus grande créativité. Puis aussi car certaines odeurs naturelles ne peuvent être extraites : c’est le cas de la majorité des fruits ou de certaines fleurs telles que le muguet, le lys, la pivoine, le chèvrefeuille, la violette etc… La synthèse est alors indispensable pour récréer ces odeurs sous forme d’« accords » (association de molécules pour recréer une odeur naturelle). De plus certaines odeurs naturelles sont aujourd’hui interdites : les muscs animaux, qui impliquaient malheureusement la mort de l’animal, sont interdits, donc la synthèse permet de les remplacer. Enfin, car certaines matières naturelles sont très chères du fait soit de leur rareté (peu de rendement ou pénurie) soit de la durée de leur méthode d’extraction : un kilo de jasmin grandiflorum peut coûter jusqu’à 70 000€ ! La synthèse permet de réduire les coûts (l’indol ne coûtant « que » 800€ le kilo). Mais attention, pas d’amalgame, certaines molécules naturelles sont bon marché (10€ le kilo d’essence d’orange) tandis que certaines molécules synthétiques sont luxueuses (20 000€ le kilo de cashmeran qui reproduit l’odeur d’ambre gris).

Il ne s’agit évidemment pas de dénigrer les matières naturelles, car leur complexité de composition apporte de nombreuses nuances. Mais un parfum qui serait 100% naturel serait au final assez pauvre en terme d’odeurs, peu stable, et avec une moindre tenue. Il convient plutôt de dire que naturel et synthétique sont complémentaires et travaillent main dans la main pour offrir une grande diversité de parfums, à la fois plus riches et plus sains.

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